22 décembre 2007
Feu et cendre, Prologue.
Le souffle du dragon la fit frissonner de la tête aux pieds. Dissimulée derrière un arbre, la jeune femme s'efforça de faire taire sa peur. Son coeur cognait tellement fort dans sa poitrine que le monstre allait certainement l'entendre. Maîtrisant sa respiration par un effort de volonté, elle se risqua à jeter un coup d'oeil et constata qu'il reniflait le buisson où elle s'était tapie un instant plus tôt. Son cavalier l'encourageait en murmurant des mots aux sonorités sifflantes, relevant la tête de temps à autres pour scruter les sous-bois.
Elle se rejeta vivement en arrière pour se soustraire à son regard doré. Du cavalier ou du dragon, elle ne savait pas lequel elle craignait le plus. La bête était certes capable de la couper en deux d'une seule pression des mâchoires, mais le jeune homme qui la montait lui donnait envie de fuir le plus loin possible, sans qu'elle sache très bien pourquoi. Le pouvoir qui se dégageait de lui et l'assurance dont il faisait preuve étaient terrifiants, quoique curieusement familiers.
Elle ne l'avait pourtant jamais croisé auparavant, elle se serait assurément souvenu de ce visage d'oiseau de proie et de cette crinière flamboyante de cheveux roux. Alors comment expliquer qu'elle ait l'impression de le connaître ? Et pourquoi la traquaient-ils ? Elle n'était qu'une fille de ferme, elle n'avait jamais rien fait de mal... du moins rien qui puisse lui valoir d'être la proie d'un Chasseur. Avait-elle offensé les Dieux sans s'en rendre compte ? Non, confusément, elle sentait qu'il s'agissait d'autre chose. Le maître du dragon ne tentait pas de la tuer, il la voulait vivante, ce qui, en un sens, était bien plus inquiétant.
Le dragon grogna soudain, ses yeux fixés sur le tronc d'arbre derrière lequel elle se cachait, comme s'il pouvait la voir malgré l'obstacle. Elle ressentit comme une décharge électrique et se rua en avant. Trébuchant sur le sol inégal, elle zigzagua entre les arbres. Elle redoubla d'efforts lorsqu'elle entendit un cri sauvage derrière elle : le cavalier l'avait repérée.
Le rugissement du dragon faisant écho à son partenaire la jeta à genoux. Le goût du sang envahit sa bouche, et pendant un court instant, elle se crut perdue. Mais non, le dragon était encore loin derrière elle, c'était la force de son cri qui l'avait trompé au point qu'elle l'imagine tout près. Elle se releva sans prêter attention à ses mains écorchées et poursuivit sa course, le coeur battant follement, le souffle court. Elle regarda par-dessus son épaule et s'aperçut que l'envergure du dragon le gênait dans sa course : il devait sans cesse slalomer entre les arbres et perdait du terrain. Revigorée par cette pensée, elle reprit espoir.
Elle courut encore quelques minutes jusqu'à ce qu'elle n'en puisse plus et s'arrêta enfin en débouchant dans une clairière. S'exhortant au calme, elle trouva le courage de regarder aux alentours et ne vit nulle trace du dragon. Elle avait seulement gagné quelques minutes de répit. Une fois la traque débutée, un prédateur n'abandonne jamais sa proie : le Chasseur finirait par la trouver, tôt ou tard. Elle ferma les yeux, se mordit les lèvres. Elle ne pouvait pas se laisser attraper, elle le sentait au plus profond d'elle-même. Elle ne devait pas se laisser attraper. Plutôt mourir.
Plutôt mourir.
L'idée qui jusque là semblait inconcevable lui apparut comme la seule solution. Sans pouvoir se l'expliquer, elle savait que l'homme aux cheveux de feu et son dragon signifiait bien pire que la mort. Une partie inconnue d'elle-même qu'elle avait toujours ignoré jusqu'à maintenant lui assurait non seulement que c'était le seul geste possible, mais aussi que c'était préférable, et de loin, à ce que le Chasseur comptait lui faire.
Avec des gestes fébriles, elle dégaina la petite dague dont elle se servait pour le dépeçage et éprouva son tranchant contre son pouce, qui se teinta aussitôt de rouge. Ce serait amplement suffisant. Le dos contre un arbre, elle pressa l'arme sur son coeur et eut soudain l'intuition que ce ne serait pas définitif, qu'elle aurait une autre chance. Une autre vie. Les ténèbres éternelles de la mort ne la concernaient pas. C'est avec le sourire aux lèvres qu'elle enfonça la lame dans sa poitrine.
Lorsque le dragon et son cavalier arrivèrent dans la clairière, il n'y avait plus qu'un petit tas de cendre au pied de l'arbre, que le vent acheva de disperser en une dernière bourrasque.