22 décembre 2007
Feu et cendre, Prologue.
Le souffle du dragon la fit frissonner de la tête aux pieds. Dissimulée derrière un arbre, la jeune femme s'efforça de faire taire sa peur. Son coeur cognait tellement fort dans sa poitrine que le monstre allait certainement l'entendre. Maîtrisant sa respiration par un effort de volonté, elle se risqua à jeter un coup d'oeil et constata qu'il reniflait le buisson où elle s'était tapie un instant plus tôt. Son cavalier l'encourageait en murmurant des mots aux sonorités sifflantes, relevant la tête de temps à autres pour scruter les sous-bois.
Elle se rejeta vivement en arrière pour se soustraire à son regard doré. Du cavalier ou du dragon, elle ne savait pas lequel elle craignait le plus. La bête était certes capable de la couper en deux d'une seule pression des mâchoires, mais le jeune homme qui la montait lui donnait envie de fuir le plus loin possible, sans qu'elle sache très bien pourquoi. Le pouvoir qui se dégageait de lui et l'assurance dont il faisait preuve étaient terrifiants, quoique curieusement familiers.
Elle ne l'avait pourtant jamais croisé auparavant, elle se serait assurément souvenu de ce visage d'oiseau de proie et de cette crinière flamboyante de cheveux roux. Alors comment expliquer qu'elle ait l'impression de le connaître ? Et pourquoi la traquaient-ils ? Elle n'était qu'une fille de ferme, elle n'avait jamais rien fait de mal... du moins rien qui puisse lui valoir d'être la proie d'un Chasseur. Avait-elle offensé les Dieux sans s'en rendre compte ? Non, confusément, elle sentait qu'il s'agissait d'autre chose. Le maître du dragon ne tentait pas de la tuer, il la voulait vivante, ce qui, en un sens, était bien plus inquiétant.
Le dragon grogna soudain, ses yeux fixés sur le tronc d'arbre derrière lequel elle se cachait, comme s'il pouvait la voir malgré l'obstacle. Elle ressentit comme une décharge électrique et se rua en avant. Trébuchant sur le sol inégal, elle zigzagua entre les arbres. Elle redoubla d'efforts lorsqu'elle entendit un cri sauvage derrière elle : le cavalier l'avait repérée.
Le rugissement du dragon faisant écho à son partenaire la jeta à genoux. Le goût du sang envahit sa bouche, et pendant un court instant, elle se crut perdue. Mais non, le dragon était encore loin derrière elle, c'était la force de son cri qui l'avait trompé au point qu'elle l'imagine tout près. Elle se releva sans prêter attention à ses mains écorchées et poursuivit sa course, le coeur battant follement, le souffle court. Elle regarda par-dessus son épaule et s'aperçut que l'envergure du dragon le gênait dans sa course : il devait sans cesse slalomer entre les arbres et perdait du terrain. Revigorée par cette pensée, elle reprit espoir.
Elle courut encore quelques minutes jusqu'à ce qu'elle n'en puisse plus et s'arrêta enfin en débouchant dans une clairière. S'exhortant au calme, elle trouva le courage de regarder aux alentours et ne vit nulle trace du dragon. Elle avait seulement gagné quelques minutes de répit. Une fois la traque débutée, un prédateur n'abandonne jamais sa proie : le Chasseur finirait par la trouver, tôt ou tard. Elle ferma les yeux, se mordit les lèvres. Elle ne pouvait pas se laisser attraper, elle le sentait au plus profond d'elle-même. Elle ne devait pas se laisser attraper. Plutôt mourir.
Plutôt mourir.
L'idée qui jusque là semblait inconcevable lui apparut comme la seule solution. Sans pouvoir se l'expliquer, elle savait que l'homme aux cheveux de feu et son dragon signifiait bien pire que la mort. Une partie inconnue d'elle-même qu'elle avait toujours ignoré jusqu'à maintenant lui assurait non seulement que c'était le seul geste possible, mais aussi que c'était préférable, et de loin, à ce que le Chasseur comptait lui faire.
Avec des gestes fébriles, elle dégaina la petite dague dont elle se servait pour le dépeçage et éprouva son tranchant contre son pouce, qui se teinta aussitôt de rouge. Ce serait amplement suffisant. Le dos contre un arbre, elle pressa l'arme sur son coeur et eut soudain l'intuition que ce ne serait pas définitif, qu'elle aurait une autre chance. Une autre vie. Les ténèbres éternelles de la mort ne la concernaient pas. C'est avec le sourire aux lèvres qu'elle enfonça la lame dans sa poitrine.
Lorsque le dragon et son cavalier arrivèrent dans la clairière, il n'y avait plus qu'un petit tas de cendre au pied de l'arbre, que le vent acheva de disperser en une dernière bourrasque.
03 octobre 2007
Scribe pour dragon - une histoire dont vous êtes le héros.
Avant de commencer l'aventure, vous pouvez choisir un pouvoir spécial - un seul. Ce n'est pas obligatoire (vous pouvez terminer l'aventure sans avoir de pouvoir), et il n'est même pas certain que ça vous aidera. Si vous en choisissez un, vous devrez également choisir un handicap. Vous pouvez aussi choisir seulement un handicap (si vous aimez souffrir).
Pouvoirs :
- Survivre à un éternuement de dragon.
- Survivre avec la nuque brisée.
- Savoir dire Fromage dans dix langues différentes.
- Sentir le danger approcher.
Handicaps :
- Devoir répondre "Oui" à toutes les questions qu'on vous pose.
- Ne pas savoir écrire correctement.
- S'appeler Kevin.
- Etre obsédé par la cuisine.
1 )
- J'aimerais écrire un livre, vous dit le dragon.
Vous lui souriez d'un air engageant. Il faut toujours être poli avec un client. Même si c'est un dragon. Surtout si c'est un dragon. Soyons clairs : vous n'avez pas l'habitude d'avoir affaire à ce genre de bestioles. D'habitude, ce sont plutôt les elfes qui font appel à vous, pour rédiger leurs Mémoires, ou les lutins, pour noter des recettes de cuisines. Mais un dragon, jamais. Cependant, un client est un client, et comme vous êtes un scribe professionnel, vous allez l'écouter jusqu'au bout.
- Ou plutôt, un mode d'emploi, rectifie l'immense créature. Sur la manière de se comporter avec nous autres dragons.
A ce moment-là, il baisse la tête vers vous, l'air d'attendre un commentaire.
Vous pouvez :
Lui dire que c'est une excellente idée => Allez au 2)
Lui demander s'il ne veut pas plutôt écrire un manuel de cuisine (si vous avez pris le handicap sur la cuisine, vous êtes obligé de choisir cette option) => Allez au 3)
Faire volte-face et quitter les lieux sur le champ : vous avez mieux à faire que de vous occuper d'un dragon, après tout ! => Allez au 4)
2)
- C'est une bonne idée, dites-vous sincèrement (ou presque). Les dragons sont des créatures incomprises, il y a un marché à saisir sur les manuels d'explications. Une idée de titre ?
Gggrrrrrrrrmmmmmmmmmmmmm...
Vous levez la tête vers le ciel, certain d'avoir entendu l'orage. Reprenez-vous, voyons ! C'est le dragon qui réfléchit. Cessez d'afficher cet air stupéfait et ayez l'air sérieux. Voilà. C'est mieux.
- Je pensais à quelque chose comme : Mille et une façons de traiter avec un dragon, par l'illustre Sarvhneurifvhneuiiosqjd.
Vous écrivez : Sarv... Sarv quoi déjà ?
Vous pouvez :
Lui suggérer de prendre un pseudonyme => Allez au 5)
Tenter d'écrire son nom en entier, de mémoire => Allez au 6)
Lui demander de répéter => Allez au 7)
3)
- Pourquoi pas... grogne-t-il, l'air un peu surpris. Oui, il est vrai qu'au fond de moi j'ai toujours voulu devenir un grand chef... Très bien, écrivez ! La première recette s'intitulera : Côtes humaines au jus de cerveau.
Vous pouvez :
Protester en disant que vous ne pouvez pas écrire de telles choses => Allez au 11)
Prendre sur vous et retranscrire les délires culinaires du dragon => Allez au 12)
4)
A peine avez-vous tourné les talons qu'un souffle de feu vous carbonise. Il ne faut jamais tourner le dos à un dragon. Jamais.
Retournez au 1), petit malpoli !
5 )
- Que diriez-vous de prendre un pseudonyme ? proposez-vous. Sarv ?
Le dragon fronce les sourcils et vous craignez un instant d'être carbonisé par une langue de feu. Mais :
- Un pseudonyme ! s'exclame-t-il. Brillante idée ! Je me demande pourquoi je n'y ai pas pensé avant.
- Par l'illustre Sarv... marmonnez-vous tout bas en arrangeant la boucle de votre V. Très bien, allons-y pour la préface.
- La pré-quoi ? demande le dragon.
Vous pouvez :
Lui expliquer ce qu'est une préface. Vous savez ce que c'est une préface, n'est-ce pas ? => Allez au 8)
Passer directement au chapitre un => Allez au 9)
6)
Vous écrivez : Sarvnouivéfkijéd.
Le dragon se penche sur votre travail et fronce les sourcils. La seconde suivante, vous ne sentez plus vos mains. Vous baissez les yeux et constatez que vous n'avez plus de mains. Le dragon les a carbonisé en même temps que le parchemin. Ne jamais faire de faute d'orthographe sur le nom d'un dragon.
Voyez le bon côté des choses : vous n'êtes pas mort. Malheureusement, vous ne pourrez plus jamais exercer le métier de scribe.
Retournez au 1) pour faire d'autres choix.
7)
- Sarvhneurifvhneuiiosqjd, répète docilement le dragon.
Moui. Vous voilà bien avancé.
Vous pouvez :
Retourner faire un autre choix au paragraphe 2) => Allez au 2)
Lui faire répéter encore une fois => Allez au 10)
8)
- Une préface, dites-vous, c'est une sorte d'adresse au lecteur, qui expose les raisons pour lesquelles vous avez écrit le livre.
- Oh, je comprends ! s'exclame le dragon. Alors, euh, écrivez... Moi, Sarv, Dragon de troisième cycle, j'ai constaté certains problèmes de compréhension entre mon espèce et les humains. Dans ce livre, vous trouverez les clefs pour les résoudre. J'espère que grâce à lui, l'harmonie régnera bientôt entre les deux côtés. Si vous vous demandez pourquoi ce projet me tient tant à coeur, c'est parce que...
Une heure plus tard, vous en êtes encore à la préface. Le dragon ne s'arrête plus, discourant sur sa vie et ses divers tracas. Lorsqu'il en arrive à la nièce de sa soeur qui ne vole pas droit à cause de son aile gauche cassée, vous poussez un soupir. L'immense créature se stoppe en plein milieu de sa phrase pour vous regarder, l'air intrigué.
Vous pouvez :
Profiter de ce temps mort pour lui rappeler qu'une préface est seulement une préface, et qu'elle doit donc être relativement courte => Allez au 13)
Vous excuser et le laisser poursuivre => Allez au 14)
Demander des précisions sur la nièce de sa soeur => Allez au 15)
9)
- Non, je veux savoir ce qu'est une pré-face ! ordonne le dragon d'une voix tonnante.
Vous feriez mieux d'obéir.
Vous décidez soudain que vous avez très envie d'expliquer au dragon ce qu'est une préface => Allez au 8.
Vous ne savez pas ce qu'est une préface ou vous n'avez pas envie de perdre votre temps à le lui expliquer=> Allez au 11)
10)
Le dragon éternue. Vous êtes mort.
Retournez au 1), ou si vous avez pris le pouvoir Survivre à un éternuement de dragon, allez au 7) et faites un autre choix.
11)
Le dragon se fâche. Vous êtes mort. Vous auriez dû vous renseigner avant d'accepter le boulot : les dragons sont des créatures très susceptibles.
Retournez au 1) en gardant ce fait à l'esprit.
12)
Mille façons de cuisiner les humains est un best-seller qui reste au sommet des ventes durant six mois. En tant que scribe officiel de l'auteur, vous accumulez assez d'argent pour prendre votre retraite dans les Iles du Sud. Vous voilà riche et célèbre ! Malheureusement, votre tête est mise à prix dans tout les royaumes pour incitation au cannibalisme. Vous ne pouvez plus vous montrer en société et vivrez caché dans une grotte pour le restant de vos jours. Vous devenez fou.
Si vous avez pris le pouvoir Savoir dire Fromage en dix langues différentes, vous êtes désormais connu sous le nom du Fou au Fromage.
Vous pouvez retourner au 1) et faire d'autres choix pour vous éviter ce triste sort.
13)
- Vous avez raison, reconnaît le dragon. Dorénavant, je vais tâcher d'aller à l'essentiel.
Vous hochez la tête et vous appliquez à écrire les chapitres les uns après les autres sous la dictée de la créature.
- Et finalement... le dernier chapitre ! déclare le dragon après un long moment.
- Le dernier ? répétez-vous d'un ton...
Etonné => Allez au 16
Soulagé => Allez au 17
Neutre => Allez au 18
14)
Lorsque le dragon en arrive enfin au Chapitre un, vous êtes mort de vieillesse. Vous auriez dû vous souvenir que sur l'échelle du temps, la vie d'un humain n'est qu'une seconde comparée à celle d'un dragon.
Rendez-vous au 1)
15)
- Elle s'est cassée l'aile lors d'un atterrissage raté, vous informe le dragon. Ca c'est ressoudé depuis, mais elle vole toujours de travers. Tenez, regardez, c'est elle là-bas.
Vous levez la tête vers le ciel et apercevez un truc qui zigzague au-dessus de vous. Qui descend même. Et plutôt vite. Courez donc, triple idiot !
BOUM !
Trop tard. Vous n'êtes plus qu'une crêpe sous un dragon qui n'a toujours pas appris à atterrir.
Retournez au 1) (Si vous aviez pris le pouvoir Sentir le danger approcher, vous l'avez senti, mais trop tard.)
16)
Votre étonnement n'a pas échappé au dragon. Il lève un sourcil et demande :
- Vous pensiez qu'il y en aurait plus ?
Si vous répondez "Oui", allez au 20)
Si vous répondez "Non", allez au 20)
(Bon bah allez au 20), qu'est-ce que vous attendez ?)
17)
Votre soulagement n'a pas échappé au dragon. Il découvre ses crocs et gronde :
- C'était trop long pour vous, c'est ça ?
Si vous répondez "Oui", rendez-vous au 19)
Si vous répondez "Non", rendez-vous au 20)
18)
- Le dernier, confirme le dragon.
(Non mais franchement, vous pensiez gagner quoi en prenant un ton neutre ?) Rendez-vous au 20).
19)
Vous êtes mort. Je ne précise pas comment, vous devez sûrement le savoir vu le nombre de fois où vous êtes mort depuis le début.
Retournez au 1).
20)
- C'est le chapitre le plus important ! annonce le dragon. Il s'intitule : Le vent se lève. Et il tient en une phrase : Ne jamais se tenir entre un dragon et le vent.
Vous froncez les sourcils.
- Pourriez-vous détailler ? demandez-vous. Je suis sûr que pour un dragon cela fait sens, mais mon pauvre cerveau humain a un peu de mal à comprendre.
- Le vent nous appelle, déclare le dragon. C'est comme une chanson, si vous voulez, ou une danse. La magie du vent coule dans nos veines, irrigue tout notre être. Lorsqu'il se lève, on ne peut pas lui résister.
- Mais il y a du vent, là, faites-vous remarquer.
Le dragon écarquille les yeux.
- Mais oui, c'est vrai ! s'exclame-t-il.
Il ouvre ses ailes, ce qui provoque une mini tornade à votre échelle, et vous vous rendez compte qu'il s'apprête à décoller.
Prenez une pièce. Lancez la.
Si c'est face, allez au 21)
Si c'est pile, allez au 22)
Si elle tombe sur la tranche, vous avez triché. Allez au 23)
21)
Le battement des ailes du dragon vous déséquilibre. Vous tombez en arrière, et votre nuque heurte malencontreusement le rocher derrière vous. Le dernier son que vous entendez est celui de vos vertèbres qui se brisent. Vous êtes mort.
Retournez au 1), sauf si vous avez pris l'option survivre avec la nuque brisée, auquel cas allez au 22).
22)
Vous survivez. Le livre de Sarv se vend comme des petits pains, et les relations entre dragon et humains s'améliorent considérablement (le nombre de tués par mois passe en dessous de la barre de la dizaine de milliers). Et en plus, vous êtes riche (sauf si vous vous appelez Kevin - vous pensiez que ce n'était pas un gros handicap, hein ?).
Félicitations ! Vous avez triomphé de tous les pièges de cette aventure.
23)
Haha ! Vous pensiez vraiment que tricher vous apporterait la réponse ? Hé bien non.
Ne retournez pas au 1). Prenez votre âge, et allez au paragraphe correspondant. Si vous avez 23 ans, pas de bol, vous êtes coincé ici (rendez-vous dans un an). Si vous avez plus de 23 ans, prenez un nombre au hasard entre 1 et 23.
25 août 2007
Les oiseaux chantaient ce matin.
Assise dans l'herbe au pied de l'arbre, Zanya les écoutait. Les oiseaux la connaissaient et ne la craignaient pas : l'un d'eux, plus hardi que les autres, s'était même posé sur sa tête et lançait des trilles mélodieuses de temps à autres. La jeune orc lui répondait en sifflant, entretenant une curieuse compétition avec le volatile. C'était l'un de ses jeux favoris, l'un des rares qu'elle s'autorisait. Isolée au fond du jardin, elle oubliait pour un moment qu'elle était aveugle, concentrée sur leur échange musical.
Elle l'entendit venir de loin. La réplique qu'elle s'apprêtait à lancer mourut sur ses lèvres et l'appréhension lui serra le coeur. Que voulait-il cette fois ? Il s'arrêta à quelques pas d'elle et émit un reniflement moqueur.
- Regardez-moi ça... fit-il d'une voix grave. Tu t'es fait de nouveaux amis, on dirait...
Zanya hocha lentement la tête, essayant de ne pas paraître concernée. Elle avait appris qu'il ne valait mieux pas l'énerver.
- La honte de la famille, continua lentement son père, comme s'il savourait chacun des mots qu'il jetait à la face de sa fille. Tu n'as rien de mieux à faire, vraiment ?
L'oiseau sur la tête de Zanya pépia doucement. Le regard froid de l'orc se posa sur lui.
- Tellement faible que tu en es réduite à laisser une bête sans cervelle parler à ta place ?
Il avait tendu le bras pour appuyer ses propos. L'oiseau, intrigué, pencha la tête de côté. A ses yeux, l'orc était seulement une version plus grande de Zanya. Il ne le craignait pas, n'avait aucune raison de le craindre. L'autre l'avait toujours bien traité, lui donnait même à manger parfois. C'est pourquoi la curiosité seule animait l'oiseau lorsqu'il s'envola de la tête de Zanya pour se poser sur la main de l'orc. Celui-ci plissa les yeux et ses doigts furent agités d'un tremblement.
- Je n'aurai pas dû permettre à ta mère de te garder lorsque tu es née... Un bref élan de pitié que je regrette maintenant.
Zanya était heureuse d'être aveugle en cet instant. Elle était heureuse de ne pas voir le visage empreint de haine et de dégoût de son père. Oh, comme il la haïssait...
- Il n'y a qu'une seule chose à faire avec les faibles...
Sa main se referma comme une serre sur l'oiseau. Il serra brutalement le poing.
- Les tuer avant qu'ils ne deviennent trop encombrants.
Les oiseaux chantaient ce matin.
Maintenant ils se taisaient.
14 juillet 2007
Ombre et lumière.
Ombre et lumière, se dit-il distraitement. Ombre et lumière.
C'était bien de cela dont il était question. L'éternel combat entre le blanc et le noir. Le Bien et le Mal. Les Jedis et les Siths.
Il avait choisi son camp il y a longtemps. Celui du pouvoir. Le vrai pouvoir, le seul pouvoir, celui qui ne souffre d'aucune limites. Il songea un instant à tous ces padawans qui s'enfermaient dans l'étroit carcan forgé par les Jedis et renonçaient à leur plein contrôle sur la Force. Les imbéciles. Comment pouvaient-ils être aussi aveugles ? Comment pouvaient-ils gâcher ainsi leur potentiel ?
Zyyol eut un léger sourire. Il venait de se rappeler du dernier Jedi qu'il avait affronté. Ca avait été divertissant. L'idiot était persuadé de pouvoir le tuer. Zyyol lui avait démontré le contraire en à peine cinq minutes. Même agenouillé, à la merci du sabre du Maître Sith, l'homme n'avait pas voulu reconnaître son erreur. Zyyol n'avait pas prévu de le tuer rapidement, au départ, mais l'air bravache du Jedi l'avait énervé.
- Je ne succomberais jamais au Côté Obscur ! avait crié l'humain d'une voix aiguë, sans parvenir à cacher sa peur.
- Tu n'en veux même la peine, avait répliqué Zyyol en le décapitant.
Le souvenir de ce combat ramena le Sith vers d'autres sujets de préoccupations. Il se demanda s'il viendrait. Il était quasiment certain que oui. Après tout, c'était une occasion inespérée. Celle d'en finir une bonne fois pour toutes. Ils s'étaient déjà croisés si souvent. La Force s'était ingéniée à les réunir, sans jamais leur permettre d'aller jusqu'au bout. Cette fois, personne ne pourrait les déranger, Zyyol s'en était assuré. L'un d'eux mourrait ce soir, et son sang irait rougir l'herbe verte de la plaine. S'il venait.
Un bruit de bottes mit fin à ses doutes. Il se retourna pour faire face au Jedi. L'homme le dévisagea sans rien trahir de ses pensées - les Jedis et leur maîtrise émotionnelle ! -, mais Zyyol savait que son apparence était repoussante, au vu des critères humains. Mesurant à peine plus d'un mètre, le Sith avait la peau noire et creusée de rides profondes. Ses mains n'avaient que trois doigts et se terminaient par des ongles que l'on pouvait presque qualifier de griffes. En guise de chevelure, des tentacules luisants grouillaient sur son crâne, et ses yeux noirs - entièrement noirs - achevaient de lui donner l'air d'un monstre.
Pour Zyyol, l'humain était tout aussi repoussant. Sa ridicule peau rose, ses grands yeux bleus au regard bovin, et ses cheveux aux allures de botte de foin lui donnaient envie de vomir. Cependant, le Jedi était un jouet intéressant. Zyyol savourait déjà le combat à venir. Briser l'humain jusqu'à faire éclater ses barrières psychiques n'allait pas être facile, mais la satisfaction n'en serait que plus grande. Faire perdre à un Jedi son fameux self-control... un vieux rêve.
Zyyol décida qu'il était temps d'entamer le duel.
- Aandar, fit-il en dégainant son sabre laser. Je suis ravi que tu sois venu, j'avais crains que la peur ne t'ait retenu loin d'ici...
L'air vibra lorsque la lame de lumière rouge apparut. Un second bourdonnement prit naissance quand l'humain alluma son propre sabre. Une lame bleue, bien sûr.
Ils se toisèrent durant quelques instants, puis, alors que les ultimes rayons du soleil disparaissaient derrière les montagnes, Zyyol attaqua. Son coup fut paré par Aandar, et le duel commença. C'était un combat de volonté tout autant que de maîtrise du sabre laser. Les lames d'énergie tourbillonnaient et fendaient l'air avec un art calculé, vrombissant quand parfois elles frôlaient l'adversaire. Le bleu et le rouge se mêlaient, se repoussaient, s'affrontaient dans un éblouissant spectacle de lumière. Les décharges de Force pure que s'envoyaient les deux adversaires au coeur même de l'action témoignaient de la haine qu'ils se vouaient. Aucun des deux ne voulaient céder.
Soudain, leurs sabres se croisèrent dans un crépitement d'étincelles. Le Jedi tenta de faire plier Zyyol, sa taille supérieure lui conférant une meilleure position. Le sabre bleu s'approchait dangereusement du visage du Sith quand leurs yeux se rencontrèrent.
Tiens tiens... Il n'a plus tellement l'air de maîtriser ses émotions... réalisa Zyyol.
Il saisit l'occasion. Laissant échapper un petit rire, comme si la situation présente n'avait aucune importance pour lui, il déclara d'une voix amusée :
- Hé bien hé bien, serait-ce de la colère que je sens là chez toi ? Tu sais que cela mène au Côté Obscur, n'est-ce pas ?
Aandar serra les dents mais ne répondit rien.
- Et pourquoi es-tu en colère contre moi ? Oh, attends, ne dis rien, laisse moi deviner... Serait-ce à cause de ton Padawan ?
Les traits de l'humain se contractèrent et ses mains tremblèrent un bref instant. Ce fut suffisant pour permettre au Sith de reculer d'un bond. Poussant son avantage, Zyyol lui envoya une décharge d'énergie d'un geste vif. Aandar la contra, la déviant de son sabre. De justesse. Un sourire carnassier retroussa les lèvres de Zyyol. Bien, bien, bien. Le Jedi commençait à perdre pied. Il ne faudrait plus longtemps avant qu'il commette une erreur fatale.
- Considère que je t'ai rendu service, continua Zyyol d'une voix mesurée. Il était faible, il ne t'aurait jamais bien servi...
Il dût mettre un terme à son argumentation pour bloquer l'attaque furibonde de l'humain. Ha, il le sentait maintenant. La colère était en train de se changer en rage.
- Tu sais, il n'a même pas fait un geste pour se défendre... Peut-être parce que je l'ai surpris en l'attaquant de dos...
Les yeux d'Aandar s'écarquillèrent. Oh oui, définitivement de la rage... Zyyol esquiva le coup suivant, répliqua à son tour d'une parade tournoyant qui fit mouche. Son sabre avait entamé la tunique du Jedi, sans toutefois aller jusqu'à la chair.
- Tu l'as achevé comme un animal ! rugit l'humain, manifestement hors de lui.
Il attaqua de nouveau - de manière barbare, jugea Zyyol. Où étaient passés la grâce et le style du début ? Il n'eut aucun mal à parer la lame bleue. A présent, le Jedi enchaînait les assauts, sans marquer un seul temps mort.
Imprudent, imprudent... Oh, une si belle feinte, et si mal exécutée... Non, vraiment, on dirait un Padawan... Tiens, là j'aurai pu... Encore ce mouvement ? Cette fois...
Le laser rouge trancha proprement l'émetteur de lame du sabre du Jedi, et sa main avec. L'humain tomba à genoux en hurlant de douleur. Zyyol releva sa propre lame au-dessus de sa tête, dans un geste familier qu'il avait déjà accompli des milliers de fois.
- Un dernier mot ? offrit-il, magnanime.
- Sois maudit ! cracha Aandar, les yeux brillants de haine.
- Merci, c'est déjà fait, répliqua Zyyol.
Son sabre s'abattit dans un mouvement parfait, et la tête du Jedi roula sur l'herbe. Satisfait, le Sith éteignit son arme.
Aujourd'hui, c'est l'Ombre qui a gagné...
Il jeta un dernier regard en direction des montagnes, où le soleil avait disparu depuis longtemps. Puis il s'éloigna, songeant déjà à d'autres morts.
23 juin 2007
Le lac.
(Attention, ambiance morbide.)
Tzaraf regardait le soleil se lever. En face de lui, l'eau du lac se parait de reflets d'or qui lui rappelaient de cruels souvenirs. C'était comme si le lac avait décidé de le narguer, lui montrant à l'avance ce qu'il allait devoir affronter. Il était pourtant descendu au Cimetière de nombreuses fois, mais il ressentait toujours la même appréhension - la même rage mêlée de tristesse qui lui nouait les entrailles. Et voilà qu'il devait y retourner. Encore.
Ces temps-ci, le peuple des Amphibiens subissait de lourdes pertes : les membres de la tribu mouraient un par un, touchés par une maladie qu'on ne savait pas guérir. Cela commençait par un gonflement des ouïes, puis la peau prenait une teinte noirâtre et se desséchait, une phase de délire suivait, et finalement, la mort survenait après une longue agonie. Une véritable épidémie qui mettait en danger la survie de la tribu. Les morts se succédaient à un rythme effrayant, et si cela continuait, il ne resterait bientôt plus aucun Amphibien.
Tzaraf songeait à tout cela tandis qu'il contemplait la surface du lac. Il baissa les yeux. Le cadavre qu'il tenait dans ses bras lui semblait peser une tonne. La petite Amphibienne n'excédait pourtant pas les dix kilos. Elle n'avait pas vécu longtemps, à peine quelques mois. Les jeunes étaient particulièrement vulnérables à la maladie.
Tzaraf s'avança jusqu'à la taille dans le lac et se laissa couler. Les eaux fraîches se refermèrent sur lui. Il s'abandonna à la dérive quelques instants, puis déploya sa nageoire dorsale et mit le cap vers le fond du lac. Même si les circonstances n'étaient pas des plus favorables, il prenait plaisir à nager. Ouvrant ses ouïes, il inspira profondément pour goûter l'eau. Sa saveur légèrement amère l'enivra comme un alcool l'eût fait.
La lumière se fit plus rare tandis qu'il descendait vers les profondeurs. Il dilata ses pupilles pour mieux y voir et capta un reflet doré à la limite de son champ de vision. Il s'approcha. L'odeur de la mort l'assaillit alors qu'il arrivait au niveau du Cimetière. C'était l'endroit le plus profond du lac, mais aussi le plus important pour les Amphibiens.
Tzaraf détailla du regard les centaines de corps qui se balançaient au gré du courant, ondulant comme des feuilles poussés par le vent. Il y en avait tellement... songea l'Amphibien. Leur nombre avait doublé en l'espace de quelques mois. La maladie finirait par tous les emporter si on ne trouvait pas vite un remède.
Plus bas, Tzaraf distingua les arêtes découpées du Berceau. L'immense structure dorée tranchait sur l'atmosphère sombre du fond du lac - comme un joyau égaré dans ses profondeurs. Avec un soupir, Tzaraf sortit la corde d'algues tressées qu'il avait pris soin d'emporter, et fit un noeud autour de la cheville de la jeune Amphibienne, puis il empoigna l'autre extrémité et descendit vers le Berceau. Deux grandes anses se croisaient en son centre, découpant le bâtiment en quatre parties égales. Tzaraf s'approcha du cadran inférieur droit, comme il convenait pour les enfants en bas âge, et noua la corde autour de l'arceau doré. Elle se tendit alors qu'il la lâchait et se mit à onduler au rythme du courant, comme toutes les autres.
Désireux de ne pas s'attarder, Tzaraf remonta à la surface. Il émergea du lac avec une sensation de vide immense dans sa poitrine. Comme si on lui avait arraché le coeur.
- Tzaraf...
Il leva les yeux. Son frère se tenait à quelques mètres de lui, le regard voilé par la tristesse. Dans ses bras reposait le plus jeune de la tribu, un nouveau-né d'à peine trois jours. Tzaraf savait qu'il n'avait aucune chance de survie, mais il fut étonné de constater que c'était son frère qui se chargeait de la descente au Cimetière.
- Chess... Qu'est-ce que tu fais là ? demanda-t-il tout en craignant la réponse.
- Sa famille l'a précédé au fond du lac, répondit l'Amphibien, comme tu t'en doutes... Il n'y avait personne pour l'y porter, alors je me suis proposé. (Il avala difficilement sa salive et poursuivit :) Tu t'es déjà occupé de...
Tzaraf hocha la tête.
- Notre soeur appartient au Berceau, désormais.
Chess se mordit les lèvres pour retenir ses larmes.
- Qu'est-ce qu'on va faire, Tzaraf ? interrogea-t-il, la voix tremblante. Si ça continue, nous allons tous...
Un chagrin indicible se lisait dans les yeux de son jeune frère, et Tzaraf ne put que regretter le temps où seule la joie y était visible. Chess avait toujours été le plus joyeux de toute la famille... et parmi tous ses frères, celui que préférait Tzaraf. Le voir dans cet état lui fendait le coeur.
- Tu sais... continua l'Amphibien... c'est la première fois... que je descends au Berceau...
- Je vais t'accompagner, promit Tzaraf.
Reconnaissant, Chess lui offrit un sourire baigné de larmes.
Deux semaines plus tard, Tzaraf se tenait de nouveau sur les berges du lac, le cadavre de son frère dans les bras.
Il n'avait rien pu faire. Les membres de la tribu étaient morts les un après les autres, et il avait fallu les descendre au Berceau un par un, tandis que les survivants assistaient les mourants dans leur agonie. Tzaraf et Chess n'avaient pas cessé de faire des allers-retours du Berceau au village, jusqu'à ce qu'il ne reste plus qu'eux deux. Ils avaient alors travaillé toute la nuit pour immerger les morts, et Chess s'était écroulé au matin. Tzaraf avait terminé les quelques immersions restantes, et avait gardé celle de Chess pour la fin.
A présent, il était debout au bord de l'eau, accablé de fatigue mais empli d'une détermination sans réserve. Pour une raison qu'il ne s'expliquait pas, la maladie l'avait épargné, mais ça n'avait pas d'importance à ses yeux. La tristesse qui le rongeait valait toutes les maladies du monde. La révolte et la rage l'avaient déserté depuis longtemps, il ne parvenait même plus à se révolter contre le destin. Seul le chagrin résonnait encore dans son âme, puisant à des racines si profondes qu'il n'aurait pas pu les distinguer.
Il avait pris sa décision. Il entra dans le lac avec lenteur, puis s'immergea dans les eaux troubles. Il constata avec une amère ironie que le chemin jusqu'au Berceau n'avait plus aucun secret pour lui. Il connaissait tout les courants, tout les endroits où l'eau était calme, il anticipait même les plus légers changements de température.
Le Berceau l'attendait au fond, inchangé, presque intemporel. Seul variait le nombre d'Amphibiens au-dessus. La forêt des corps avait triplé en quelques semaines. Tzaraf dût se glisser entre les cordes d'algues afin de trouver une place pour Chess. Une fois que son frère eut rejoint la tribu dans son balancement au rythme du courant, Tzaraf s'autorisa à se détendre. Il ne lui restait plus qu'une seule chose à faire. Il attrapa la deuxième corde qu'il avait prise avec lui et la noua solidement autour de sa cheville, puis accrocha l'autre extrémité à la barre dorée du Berceau.
Tzaraf relâcha tout ses muscles et laissa le courant l'amener à la hauteur des autres Amphibiens. Il se sentit flotter tandis qu'il ondulait au même rythme que toute la tribu. Il ferma les yeux et s'abandonna au Berceau. Là était sa place.
21 juin 2007
Benjamin, fin.
Il y eut du mouvement dans les rangs. Les dragons et leurs cavaliers s’écartèrent pour laisser passer l’un des leurs. Encore plus imposant que les autres Immortels, il chevauchait un immense dragon aux écailles dorées. Il n’avait pas de lance, mais une épée pendait à ses flancs. Il arrêta son dragon alors que sa gueule n’était qu’à quelques centimètres du visage du prince, qui s’efforçait de rester impassible. Il sentait le souffle chaud de l’haleine de la bête.
L’Immortel mit pied à terre et toisa Benjamin du regard. Le contact mental faillit le faire vaciller.
- NOUS ACCEPTONS. JE SERAI TON ADVERSAIRE.
La voix s’éteignit et il cligna des yeux pour chasser l’impression dévorante de vide. Il hocha la tête, dégaina son épée et se prépara à mourir. Le second choc mental fut totalement inattendu et cette fois il tomba à genoux.
- TU N’AS AUCUNE CHANCE, PETIT HOMME, AUSSI VAIS-JE RETIRER MON ARMURE.
La phrase était accompagnée d’images de son corps gisant à terre, horriblement mutilé, et de l’absolue certitude qu’avait l’Immortel de sa victoire. Benjamin savait que ce n’était pas une tentative pour l’effrayer : c’était leur mode normal de communication. L’Immortel restreignait volontairement sa puissance afin d’éviter de lui brûler l’esprit. Le jeune prince parvint à se relever, et observa son adversaire se défaire de son armure. Il garda la sienne, mais ce n’était pas pour conserver une protection - bien dérisoire, d’ailleurs - : il était simplement trop fatigué pour l’enlever.
Il réagit au son métallique de l’épée sortant du fourreau en se mettant en garde.
L’Immortel le salua, levant son arme au ciel d’un geste solennel. Benjamin avait envie d’éclater de rire. Que pourrait-il faire contre un tel adversaire ? L’Immortel le dépassait d’un bon mètre, et sa lame était elle-même de la taille du prince.
Il croisa le regard de son ennemi et fut submergé par ses émotions. Le contact n’était sans doute pas intentionnel, mais l’esprit de Benjamin ne put résister. Une rage incroyable l’envahit, sa vue se brouilla, il voulait voir le sang couler, sentir son odeur, plonger son épée dans la chair, déchiqueter, il voulait… il voulait tuer, tuer, tuer.
Sa lame jaillit, décrivant un arc de cercle parfait, dirigé vers le cou de l’Immortel. Elle fut bloquée à mi-chemin, et si vite qu’il ne vit rien venir, l’autre riposta. Sa joue la brûla là où la lame avait entamé la peau. Il se déplaça, cherchant un angle d’attaque. Sans le trouver. La garde de l’Immortel était parfaite, comme il fallait s’y attendre.
Il grimaça et, baissant les yeux, il s’aperçut qu’il avait reçu une blessure à la jambe. Une seconde plus tard, une bourrade dans le dos le jeta à terre. Il se releva, avec l’impression d’affronter l’armée des Immortels toute entière. Mais il ne faisait face qu’à un seul d’entre eux.
L’Immortel jouait avec lui, tel un chat avec une souris. Ses gestes étaient si vifs que Benjamin ne les voyaient même pas. Il ne pouvait rien faire et fut bientôt couvert d’entailles, son armure inutile lacérée de toute part, alors que son adversaire ne souffrait d’aucune blessure.
Vint le moment où il cessa d’essayer de riposter et se contenta de subir les assauts du géant. Il était au-delà de la douleur, au-delà de la révolte, au-delà de toute pensée cohérente. Seule l’image flamboyante d’une rune persistait dans son esprit.
L’Immortel le saisit soudain à la gorge et le souleva de terre. Il s’abîma dans les prunelles vertes piquetées d’or de son ennemi, sans se rendre compte qu’il suffoquait. Il sentit une lame froide se ficher dans sa poitrine, la douleur le transperça de part en part, puis l’Immortel le rejeta négligemment au sol. Durant sa chute, Benjamin crut entendre un cri perçant. Peut-être était-ce le sien.
Il roula sur lui-même, s’aperçut que ses ennemis le regardaient, impassibles. Ils voulaient le voir mourir. Tremblant, il leva une main pour toucher sa blessure. Lorsqu’il la ramena devant ses yeux, elle était toute ensanglantée. Un faible sourire se dessina sur ses lèvres, et avant que quiconque ne puisse l’arrêter, il posa sa main à terre, y traça la rune de Plume avec son propre sang et prononça le mot de pouvoir qui l’accompagnait.
Puis il mourut.
Et à la seconde même de sa mort, la rune, conçue pour tuer le responsable de sa mort, ainsi que tout ceux de sa race, s’activa. La magie royale opéra, implacable. Dans un immense râle de souffrance, les Immortels et leurs dragons, liés à eux par l’esprit, s’écroulèrent, foudroyés. Les corps firent trembler la terre en s’effondrant tous au même instant. L’incroyable s’était produit. Les Immortels étaient morts.
Les paysans approchaient en courant, Héria à leur tête, n’osant en croire leurs yeux. La jeune fille s’agenouilla au-dessus du corps du prince et pleura sans retenue celui qu’elle aimait. Benjamin reposait dos contre terre, fixant le ciel serein sans le voir. Désormais, nul dragon ne le souillerait de ses ailes. Nul ennemi ne foulerait la terre de son royaume. Nul paysan n’aurait à mourir. Le jeune prince souriait. Il avait tenu sa promesse.
10 juin 2007
Benjamin, re-suite.
Il prit le chemin de la tour est, étonné que la vie soit si simple. Plume l’attendait au sommet.
- Alors, n’avais-je pas raison ? miaula-t-il alors que Benjamin franchissait la porte. Nous sommes seuls.
- Pas exactement, corrigea le prince. Il y a quelques paysans qui ont décidé d’attaquer au crépuscule.
- Voilà quelque chose que je n’avais pas vu ! s’étonna le chat. Quel rôle vont-ils jouer… ?
- Hé bien, ils vont mourir, et moi aussi.
- Quel optimisme ! railla Plume.
- C’est la vérité, dit simplement Benjamin. Admets-le. Tu as vu ma mort, non ?
Le chat agita ses moustaches.
- Rien n’est écrit, mon prince… l’avenir est en mouvement.
- Et tu recommences à éviter le sujet… lui reprocha Benjamin. Mais ce n’est pas grave, je ne t’en veux pas. Pourquoi voulais-tu me voir, au fait ?
- Je me suis laissé dire que tu excellais en magie runique, ronronna le chat.
- Exceller est peut-être un peu au-dessus de la réalité. Disons que je suis assez bon.
- Mmh. Hé bien, ça devrait suffire, du moins je l’espère.
Plume sortit une griffe et traça une rune sur une des pierres du sol. Lorsqu’il eut achevé le dessin, Benjamin bondit sur ses pieds. Il examina la rune, puis posa un regard stupéfait sur le chat, avant de revenir à la rune, puis enfin à Plume.
- Tu sais ce que cette rune signifie ? Tu sais ce qu’elle est censé faire ?
Dans sa voix l’étonnement le disputait à l’incrédulité.
- Evidemment, c’est moi qui l’ai inventé, dit le chat.
Benjamin riva son regard sur le félin, qui le lui rendit avec le plus grand sérieux.
- Tu comprends, maintenant, mon prince ? Non, pas mon prince. Mon roi.
Les jambes de Benjamin vacillèrent, mais il réussit à se tenir debout.
- Oui, souffla-t-il. Oui, je comprends. Je ferai mon devoir.
Benjamin termina de seller sa monture et jeta un coup d’œil au soleil. Il lui restait quelques heures pour rejoindre les paysans. Monté sur son cheval noir, il sortit au trot de l’enceinte du château, puis adopta un petit galop bien cadencé. Il avait décidé de ne penser à rien, afin de savourer les derniers cadeaux que la vie lui offrait. Le murmure du vent dans les arbres, le choc sourd des sabots sur la terre, le sifflement de l’air à ses oreilles, l’odeur de pluie, tout lui semblait plus vif, et il regrettait de n’avoir pas pris le temps de les apprécier auparavant.
Il retint une grimace. C’était maintenant, alors qu’il savait qu’il allait mourir, qu’il se rendait compte à quel point il appréciait la vie. Pourtant, il n’envisagea pas une seule seconde de faire demi-tour.
Alors que l’après midi avançait, il rattrapa la jeune paysanne, qui était partie à pied. Elle ne cacha pas son étonnement et il comprit qu’elle ne l’avait pas cru lorsqu’il avait affirmé qu’il viendrait. Ils continuèrent au pas, la jeune fille chevauchant la monture princière alors que Benjamin la menait par la bride. Ils échangèrent peu de mots durant le trajet, plongés dans leurs pensées.
Ils arrivèrent au village alors que le soir tombait. Benjamin se sentit infiniment coupable face à la déception des paysans qui attendait une armée. C’était avec l’espoir au cœur qu’ils avaient envoyé Heria au château, et voilà qu’elle revenait avec un homme à peine adulte. Malgré tout, ils offrirent à Benjamin un repas plus qu’honorable. Alors qu’il se restaurait en compagnie d’Heria, il s’informa :
- Est-ce qu’ils ont un plan ?
- Mourir, répliqua la jeune fille avec amertume. Voilà notre plan. Mourir et en emporter le plus possible avec nous.
- Tu penses donc qu’on peut les tuer ?
Héria eut un haussement d’épaules fataliste.
- On ne le saura jamais si on essaye pas.
Ils restèrent silencieux quelques instants, puis elle fit remarquer :
- Maintenant, tu connais mon nom, mais moi, je ne sais toujours pas comment s’appelle mon mystérieux sauveur.
Benjamin eut un infime temps d’hésitation, puis :
- Orian.
Après tout, il ne mentait pas, même si très peu de personnes le connaissaient sous ce nom-là. Pour le peuple, le troisième prince se nommait Benjamin.
- Ca sonne bien, apprécia Héria.
Elle le regarda avec un petit sourire et il eut l’impression qu’elle n’était pas dupe. Un paysan les interrompit dans leur repas pour leur annoncer que le soleil se couchait. Il était temps. Ils se rassemblèrent au pied d’une colline, dans la lumière déclinante, petit groupe d’hommes munie de fourches, de râteaux, de couteaux de cuisine et autres armes de fortune. Seul Benjamin possédait une épée.
Il se tenait sur son cheval, parcourant du regard son armée. Elle était désordonnée, elle était inexpérimentée, elle tremblait de peur. Elle était réduite : ils étaient tout au plus une cinquantaine. Il y avait des femmes. Et même quelques enfants. Mais c’était son armée. Son peuple. Il ne pouvait la renier, pas plus qu’il n’aurait pu renier sa propre vie.
Les paysans lui avaient confié d’un commun accord la direction des opérations ; il soupçonnait Héria d’avoir révélé son identité pour lui obtenir le commandement, mais c’était bien le moindre de ses soucis. Se raclant la gorge, il cherchait ses idées pour la traditionnelle harangue.
Pour finir, il se lança, sans même savoir ce qu’il allait dire, ni comment il allait le dire. Les mots jaillirent de sa bouche comme un fleuve en crue :
- Je sais ce que vous voulez m’entendre dire. Vous voulez m’entendre dire que tout ira bien. Que même si le combat sera dur, nous allons triompher. Que les pertes seront lourdes, mais qu’elles ne seront pas inutiles. Mais ce sont des mensonges. Vous voulez m’entendre dire que les poètes se souviendront de notre sacrifice. Qu’ils honoreront notre mémoire. Que les prochaines générations chanteront nos louanges. Mais ça aussi, ce sont des mensonges. La vérité, c’est que… nous avons choisi notre destin. Nous avons choisi de nous battre, en sachant que seule la mort nous attends. Je ne vous bercerai pas d’illusions, et je refuse de vous mentir. Il n’y a aucun espoir. Mais nous nous battrons, parce que nous refusons de subir. Nous mourrons, mais nous mourrons les armes à la main, en braves.
Benjamin s’arrêta aussi brusquement qu’il avait commencé, presque étonné de la justesse de ses propres paroles. Une ovation chassa le silence, clameur montant de la gorge d’hommes, de femmes et d’enfants qui se savaient condamnés. Benjamin échangea un regard avec Héria et sentit un sourire naître sur ses lèvres. Puis il fit volter son cheval et monta à l’assaut de la colline, suivi par les paysans.
Au sommet, ils purent contempler la Légion des Immortels. Et si l’un d’entre eux nourrissait encore de l’espoir, cette vision le chassa définitivement. Même les légendes qui les mentionnaient, pourtant nombreuses et détaillées, n’auraient pu les préparer à ça.
La Légion des Immortels portait bien son nom. Innombrable, elle couvrait toute la plaine, aussi loin que portait le regard. Elle avançait lentement, détruisant méthodiquement tout ce qu’elle croisait. Benjamin vit un arbre s’enflammer de lui-même et devenir cendres en quelques instants seulement.
Les armures des Immortels étincelaient dans les derniers rayons du couchant qui les teintaient de pourpre et d’or. Ils étaient tous identiques, portant une immense lance dans leur main, chevauchant des dragons argentés. Les monstrueux bestiaux obéissaient docilement à leurs maîtres.
Etrangement, Benjamin les trouva beaux. D’une beauté mortelle, mais incontestablement beaux. Ils étaient parfaits. Comment des créatures aussi belles pouvaient-elles sciemment semer la destruction ?
- C’est terrible à dire, mais c’est magnifique.
Benjamin n’avait même pas entendu Héria s’approcher. Il se tourna vers elle et répondit avec un sourire entendu :
- En effet, c’est magnifique.
Héria comprit qu’il ne parlait pas des Immortels et rosit. Benjamin se pencha, posa la main sur la joue de la jeune fille et murmura :
- Comme j’aurais aimé que les circonstances soient différentes…
- Moi aussi… mon prince…
Héria leva la tête, Benjamin baissa la sienne, et leurs lèvres se touchèrent. Ils s’abandonnèrent un instant à la douceur du baiser. Le silence était total. Enfin ils rompirent leur étreinte.
- A défaut d’avoir vécu ensemble, nous mourrons ensemble, ironisa Héria.
Le cœur serré, Benjamin fit alors la chose la plus égoïste de toute sa jeune existence. Il se servit de l’affection que la jeune fille lui portait pour la maintenir à l’écart.
- Héria… j’ai une idée… une sorte de plan si l’on peut dire… Mais pour que je puisse le mener à bien, il faut que vous restiez à l’écart.
- Quoi ? Tu ne peux pas nous demander ça ! Me demander ça !
- Laisse moi essayer, s’il te plaît, lui demanda-t-il. Si je meurs, vous serez libres de combattre - ou de vous enfuir.
- Mais enfin tu sais très bien…
- S’il te plaît, répéta-t-il.
La jeune fille baissa la tête, vaincue.
- Très bien.
Benjamin fit avancer son cheval de quelques pas vers l’immense armée, puis se retourna pour ajouter :
- Promets-moi de ne pas intervenir, quoi qu’il arrive.
- Je…
- Promets-moi, insista le prince.
- Je te promets de ne pas intervenir… quoi qu’il arrive, articula la jeune fille, les yeux brillants.
- Bien.
Elle le regarda descendre la colline, droit vers les Immortels. Benjamin allait sans hâte, conscient qu’ils pouvaient le tuer à chaque instant. On les disait doués de pouvoirs psychiques hors du commun, et il savait que l’esprit pouvait ôter la vie aussi sûrement que le métal. Mais il était toujours en vie et n’était plus qu’à quelques centaines de mètres de ses ennemis. Peut-être qu’ils étaient curieux de savoir qui était ce fou qui osait les défier… ou peut-être qu’ils n’avaient même pas remarqué sa présence, et qu’ils allaient le piétiner, ou le réduire en cendres aussi négligemment qu’ils l’avaient fait pour l’arbre. Il décida qu’il préférait ne pas savoir.
Le temps s’écoulait lentement alors que la distance qui le séparait des Immortels se réduisait petit à petit. Il n’osait pas regarder en ailleurs, de peur de s’apercevoir qu’Héria l’avait suivi.
Alors il continua à avancer, pressant sa monture de temps à autre, fixant un point indéfini au-delà de la masse de la Légion. Il abandonna son cheval à mi-chemin, la pauvre bête était bien trop effrayée pour continuer. Et enfin il fut devant eux.
Les Immortels s’arrêtèrent à quatre mètres, cinq tout au plus, du prince Benjamin. Ils s’observèrent mutuellement durant un moment indéterminé, et Benjamin put constater jusqu’où allait leur perfection. Leurs corps étaient l’exemple même de la proportion et de la mesure, allié à une finesse et une pureté qui outrepassaient, aux yeux de Benjamin, le concept même de beauté. Un dieu n’avait rien à leur envier. Et c’était peut-être bien ce qu’ils étaient. Des dieux. Pouvait-on tuer un dieu ?
Mais Benjamin refusa de s’engager dans cette voie-là. Il était de toute façon trop tard pour reculer. Il prit son souffle et se jeta à l’eau :
- Je réclame un duel avec l’un d’entre vous !
14 mai 2007
Benjamin, suite.
Benjamin était anéanti. Il errait dans le château, comme une ombre, nuit et jour, sans rien dire, sans rien voir, enfermé dans sa douleur. Il n’assista pas à l’enterrement du roi, ne pouvait même plus supporter d’évoquer son nom, écrasé par le poids du chagrin. Une semaine passa ainsi, sans que Benjamin y prête attention. Sa peine effaçait les frontières, faisant de ces sept jours un seul et même interminable instant. Le matin du huitième jour, alors qu’il déambulait dans la cour, perdu dans ses pensées, il trébucha sur un chat. Semblant surgir de nulle part, l’animal déboula dans ses jambes et le fit tomber à terre. A genoux, il leva la tête, et rencontra le regard malicieux de Plume.
- A quoi tu joues ? lança-t-il, furieux.
- Ha, monsieur est capable d’éprouver autre chose que de la tristesse, tout n‘est pas totalement perdu, remarqua le chat.
Sans mordre à l’hameçon, Benjamin se releva et s’éloigna. Une vive douleur à la jambe l’arrêta, et il réalisa que Plume l’escaladait, plantant ses petites griffes dans sa chair. Il voulut le chasser, mais n’y parvint pas. Le chat semblait aussi inconsistant que le vent lui-même, et tout aussi fuyant.
- Qu’est-ce que tu veux ? demanda-t-il finalement, résigné.
- Que tu fasses ton devoir. Rien de plus, rien de moins.
Le jeune prince fronça les sourcils.
- Mon devoir ?
- N’as-tu pas juré de protéger le royaume ?
- Mais enfin, il n’y a aucune menace à l’horizon ! s’énerva Benjamin.
Plume lui donna un coup de griffe.
- Tu es tellement occupé à te vautrer dans ta douleur que tu ne sais rien de la situation, lui reprocha-t-il. La mort de ton père a réveillé la Légion des Immortels. Ceux qui détruisent, les pires d‘entre tous. Ils ne s’arrêteront que lorsque que le monde tout entier ne sera plus que cendres. Et ils viennent par ici.
Benjamin écarquilla les yeux.
- Quoi ? Mais c’est une légende !
- Non, ils sont réels, et ils arrivent.
- Alors il faut les combattre ! Lever une armée, préparer nos épées et notre magie ! Pourquoi ne m’a-t-on rien dit ?
Plume eut un miaulement qui ressemblait à un rire.
- Je te préfère comme ça, tu sais… Pourquoi ne t’a-t-on pas averti ? Regarde autour de toi, mon prince… Benjamin obéit, et ce qu’il vit le laissa perplexe. Nul soldat ne s’exerçait dans la cour, les chevaux portaient de simples harnachements et non pas leur attirail de guerre. Un mulet sur lequel était chargé deux sacs de grain attendait à l’attache. Deux autres étaient attelés à une carriole sur laquelle on chargeait des provisions. Puis il comprit.
- Ils vont fuir ? s’indigna-t-il. Ils ne se battront pas ?
- Hé oui, confirma Plume. Comme tu peux le constater, toi et moi sommes les deux seuls remparts contre la Légion. A moins que toi aussi tu ne préfères t’enfuir ?
Benjamin secoua la tête.
- Non. Si je fuis, je me parjure. Plutôt mourir. Mais mes frères ont aussi un serment à tenir ! L’ont-ils oublié ? - Les promesses s’effacent facilement de la mémoire des hommes quand leurs vies sont dans la balance.
- Je les ferai changer d’avis ! Ils nous aideront !
Plume eut un miaulement amusé.
- Ha que j’aimerais posséder cette innocence… Va, va donc. Et lorsque tu auras compris que nous sommes seuls, reviens vers moi. Je t’attendrai à la tour est.
Sur ces mots, le petit chat sauta par terre et s’en fut. Quant à Benjamin, il se mit à chercher ses frères. Il trouva Melvik en train de donner des ordres pour l’évacuation du mobilier de sa chambre.
- Mon frère, il faut que nous parlions, fit Benjamin en l‘attrapant par le bras.
Melvik posa sur lui un regard soucieux.
- Tu vas mieux, on dirait. Si tu t’inquiètes de ne pas pouvoir tout emporter, ce n’est pas grave, nous reviendrons ici une fois qu’ils seront passés. Avec un peu de chance, ils épargneront le château quand ils verront qu’il est désert.
- Tu n’y crois pas plus que moi. Tu sais ce qu’ils sont.
Melvik haussa les épaules, sans toutefois nier.
- Hé bien, emporte le strict minimum, dans ce cas.
- Je ne pars pas.
Melvik ouvrit la bouche. La referma.
- Quoi ? lâcha-t-il enfin.
- J’ai prêté serment de défendre le royaume, et toi aussi, mon frère, lui rappela Benjamin. Comment peux-tu songer à fuir ? Comment peux-tu trahir Père ? Il a essayé de t’avertir, la nuit où il est mort. Il t’a fait juré de protéger le pays. Tu n’as pas oublié, tout de même ?
- Ce sont des Immortels, Benjamin. Tu sais ce que ça veut dire ? On ne peut pas les tuer. Que veux-tu faire contre des ennemis de cette trempe ? Si tu veux aller à la mort, grand bien t’en fasse, mais ne compte pas sur moi pour t’accompagner !
- Et où veux-tu aller, toi ? Tu ne pourras pas fuir assez loin pour leur échapper. Si personne ne les arrête, ils ravageront le monde. Le monde, tu entends ?
Melvik crispa les mâchoires.
- Nous verrons bien. Reste ici, si ça t’amuse, je te laisse le trône. Et maintenant, excuse-moi, j’ai à faire. Tournant le dos à Benjamin, il signifia clairement la fin de la conversation. Tremblant de rage, le jeune homme ressortit en trombe dans la cour. Il tomba nez-à-nez avec son autre frère, Arthalas.
- Toi aussi, tu vas fuir ? l’accusa-t-il. Toi aussi, tu as oublié ton serment ? Comment peux-tu transgresser ta promesse de défendre le royaume coûte que coûte ?
Arthalas sembla surpris du ton agressif de son frère, puis répliqua tout aussi violemment :
- Ce n’étaient que des mots ! Des mots ! Je les aies prononcés pour faire plaisir à Père, parce que c’était la tradition ! Jamais je n’aurai pensé avoir à affronter une telle situation !
- Des mots… siffla Benjamin, écoeuré. C’est ton honneur qui est en jeu, frère, l’honneur de toute notre famille. Tu le renies ?
- Je n’ai pas envie de mourir. Tu comprends ça ?
- Pour moi, tu es déjà mort, répliqua Benjamin.
Il contourna son frère sans lui adresser le moindre regard et s’avança dans la cour. Le bruit de pas décroissants dans son dos le laissa indifférent. Il contempla la cour du château avec nostalgie. Ses yeux s’arrêtèrent sur une jeune paysanne qui apostrophait un garde. Intrigué, il s’approcha.
- … besoin d’aide, vous entendez ? Ils ne sont plus qu’à un jour de marche de notre ferme ! Vous devez nous défendre non ? C’est à ça que vous servez !
Le garde la rabroua, lui ordonnant de s’en aller. Comme elle insistait, il porta la main sur le pommeau de son épée et ses yeux prirent un éclat menaçant.
- Ca suffit, intervint Benjamin. Laissez-la tranquille, maintenant.
Le soldat hocha la tête et s’éloigna. La jeune fille le gratifia d’un regard glacial.
- J’aurais pu me débrouiller toute seule.
- Ca, j’en doute. Les gardes ne sont pas commodes, surtout en ce moment. Mais j’en oublie mes bonnes manières. Vous avez l’air épuisée, venez mangez un morceau à la cuisine.
Benjamin vit dans ses yeux qu’elle envisageait de refuser, mais sa faim l’emporta finalement et elle hocha la tête. Le jeune homme puisa sans remords dans les réserves pour lui composer un solide casse-croûte. Il s’assit en face d’elle et alors qu’elle parlait, il se surprit à l’observer.
- Hé bien quoi ? fit la jeune fille abruptement.
Il se rendit compte qu‘il la regardait fixement depuis un bon moment et se sentit rougir.
- Euh non rien… rien du tout… je me disais simplement que tu avais raison.
Le tutoiement était venu tout naturellement, elle ne parut pas s’en offusquer.
- Bien sûr que j‘ai raison ! s’énerva-t-elle. Pourquoi ne viennent-ils pas nous prêter main forte ? Nos fourches ne tiendront pas longtemps face aux lances de ses démons !
Une seconde, Benjamin eut la vision d’une fragile ligne d’hommes balayée par la charge des chevaux de la Légion, et ne put s’empêcher de frissonner.
- Si seulement je pouvais faire quelque chose… murmura-t-il.
Elle lui jeta un regard surpris.
- Oh, je ne disais pas ça pour toi. Tu n’as pas l’air d’un guerrier, tu ne tiendrais sans doute pas plus longtemps que moi face à l’un d’entre eux.
- C’est probable, admit Benjamin, se sentant tout de même curieusement vexé.
- Mais nos princes, là, ils devraient pouvoir faire quelque chose ! continua-t-elle.
Il comprit qu’elle ne l’avait pas reconnu. Elle vivait sans doute loin de la cour, c’était peut-être même la première fois qu’elle mettait les pieds au château.
- Moi non plus, je ne comprends pas pourquoi ils ne font rien, dit-il sans mentir.
- Ils ont peur, affirma la jeune fille. Alors ils fuient, sans s’apercevoir qu’ils ne feront que retarder leur mort. Elle est toujours au bout du chemin, quoi que l‘on fasse, qui que l‘on soit. Peut-être que les princes ont oublié cette vérité. Mais pas nous. Et nous nous battrons, même en sachant que nous allons à la mort.
Elle se leva, son repas terminé et adressa un sourire à Benjamin.
- Merci. Merci pour tout.
- Quand attaquerez-vous ? s‘entendit-il demander.
- Au crépuscule. C’est ce qu’ils ont décidé. Au crépuscule.
- Je serais là.
- Nous t’attendrons, affirma la jeune fille.
Puis elle effectua une révérence ironique, et quitta la salle. Benjamin n’était plus si sûr d’être parvenu à cacher son identité. Et puis, quelle importance ? Ils allaient mourir. Une fois qu’il eut accepté ce fait, la vie lui parut beaucoup plus supportable, et il répéta, en savourant les mots :
- Je me battrai. Pour le royaume. Pour l’honneur. Et pour elle.
10 avril 2007
Benjamin.
- Et je jure solennellement, devant mes ducs et mes seigneurs ici présent, et devant mon roi, de faire tout ce qui sera en mon pouvoir pour défendre le royaume. Tant que je vivrai, pas un seul de mes paysans n’aura à craindre l’épée d’autrui. Tant que je vivrai, pas un pouce de terre ne sera foulée par l’ennemi. Tant que je vivrai, les cieux seront limpides, et la mer sereine.
Le prince se releva sous des applaudissements discrets. Après tout, il n’était que le troisième dans la lignée des héritiers, le plus jeune, le benjamin comme l’avait surnommé la cour - il avait d’ailleurs pris ce surnom comme nom véritable et se faisait appeler le prince Benjamin. Son serment n’était que pure formalité, car il ne coifferait sans doute jamais la couronne. Cette tâche reviendrait à son frère aîné, le prince Melvik, à la mort de leur père, et si par malheur Melvik venait à mourir, son autre frère, Arthalas, monterait sur le trône. Mais toutes ces considérations importaient peu pour Benjamin. Il avait juré, et il défendrait son pays, qu’il soit roi, prince ou même déshérité. Il leva la tête et rencontra le regard de son père.
- C’est bien, mon fils, marmonna celui-ci.
Il s’interrompit alors qu’une violente quinte de toux le saisissait.
- Père, allez-vous bien ? chuchota Benjamin.
Le vieux roi fronça les sourcils.
- Est-ce que j’ai l’air d’aller bien ? Non, évidemment… Non… Mais il n’y a rien que tu puisses faire.
Il reprit quelques instants plus tard avec un faible sourire :
- Va donc saluer tes ducs, et amène moi Melvik, j’ai à lui parler.
- Bien, père.
Tentant de faire taire ses inquiétudes, Benjamin se mêla à la foule de la Grand’salle. Tous étaient venus célébrer la Fête du Printemps, et son serment, qui attestait son passage à l’âge adulte, ne constituait qu’un détail dans l’effervescence qui régnait ce soir-là. Il salua de la tête les nobles qu’il croisait, échangeant parfois quelques mots avec ceux qu’il connaissait le plus. Il repéra enfin son frère, engagé dans une conversation avec une dame aux longs cheveux blonds, qu’il identifia comme la fille du duc de Brême, une dénommée Lylia. Les rumeurs affirmaient qu’elle serait la prochaine reine, et à voir l’expression radieuse de Melvik, Benjamin n’en douta pas une seconde.
- Mon frère… commença-t-il après avoir incliné la tête à l’intention de Lylia.
Melvik se tourna vers lui avec un sourire.
- Ha, Benjamin ! s’exclama-t-il. Alors, toi aussi tu es maintenant lié par les chaînes du devoir à notre cher royaume ?
- Et j’en suis heureux, répliqua le troisième prince en lui retournant son sourire.
- Bah, ne t’inquiètes pas, continua son frère, je doute qu’on nous attaque dans les prochaines années. Les guerres de nos ancêtres ont porté leur fruit, et nous n’avons plus de rival digne de ce nom dans cette partie du continent ! Tu n’as pas de souci à te faire.
- C’est une chance, vu mon talent dans le maniement de l’épée… ou de toute autre arme, d’ailleurs…
- Tu es meilleur en magie, à ce qu’on m’a dit… Mais je suppose que tu ne t’es pas glissé jusque ici pour le simple plaisir de venir me parler, mmh ? Laisse moi deviner : Père a encore requis ma présence ?
Ce n’était pas vraiment une question et Benjamin ne jugea pas utile d’y répondre. Melvik soupira, et s’éloigna après avoir pris congé, laissant Benjamin seul avec Lylia. Elle posa sur lui un regard non dénué d’intérêt et s’enquit :
- Dites-moi, pourquoi acceptez-vous ce surnom de benjamin ? Votre véritable nom n’est-il pas Orian ? Je suis curieuse de connaître les raisons qui poussent un jeune prince à accepter et même à revendiquer son statut de dernier…
Benjamin se surprit à hausser les épaules ; le venin des paroles de la jeune femme ne l’atteignait même pas. - Je pense qu’une fille de duc qui cherche à devenir reine ne peut pas comprendre qu’un prince se satisfasse de sa position, fût-elle modeste. L’ambition vous aveugle, dame. Je suis et resterai fidèle à ma famille. Sur ce, bonsoir.
Il tourna les talons sans plus de cérémonie, se demandant ce que son frère trouvait à cette fille. La Fête dura tard dans la nuit, mais Benjamin s’éclipsa bien avant la fin dans ses appartements. Couché sur son lit, les bras derrière la tête, il s’efforçait d’oublier ce sombre pressentiment qui le tourmentait depuis quelques jours. Son père s’affaiblissait au fil du temps, et ces dernières semaines son état allait s’aggravant. Même la magie était impuissante face à sa santé déclinante, et Benjamin craignait que le pire n’arrive. Il finit par s’endormir, oubliant pour un temps ses préoccupations.
Il fut réveillé brusquement par un chat qui venait de sauter sur son ventre.
- Plume ? s’étonna-t-il en se redressant. Qu’est-ce que tu fais là ?
Benjamin sentit ses inquiétudes le reprendre. Le chat blanc ne se montrait jamais par hasard : il était l’oracle de la famille royale, et chacune de ses apparitions annonçaient un grand changement. Benjamin lui vouait une affection particulière, au contraire de ses frères qui ne voyaient en lui qu’un arrogant animal, mais cette fois-ci, il ne fut pas particulièrement ravi de le voir. Car il se doutait de ce que l’animal venait lui annoncer.
- Je suis venu voir le trois qui sera un, répondit Plume en agitant les moustaches. Le dernier qui sera premier.
- Quoi ? Je n’y comprends rien, sois plus clair ! Dis-moi ce qui t’amène.
- Tu le sais très bien, répliqua le chat en lui dédiant un long regard scrutateur.
Benjamin inspira profondément.
- Plume… menaça-t-il.
Le chat le défia de ses yeux verts.
- Tu veux l’entendre de vive voix, c’est ça ? Comme si tu n’allais pas assez souffrir…
- Dis-le moi, ordonna le jeune prince.
Le chat inclina la tête dans un geste bien peu félin.
- Le roi est mort, cette nuit. Mais il y a plus important…
Benjamin ne l’écoutait plus. Il était déjà dans le couloir, courant aussi vite qu’il le pouvait. Il arriva hors d’haleine devant les appartements du monarque, et se contraignit à frapper à la porte, espérant que le chat avait tort et que son père allait lui ouvrir, étonné de le trouver là à cette heure. Mais le visage qui apparut dans l’encadrement fut celui de Melvik, et son expression suffit à renseigner Benjamin. Il paraissait totalement égaré et ses yeux brillaient de larmes contenues.
- Que s’est-il passé ? s’enquit Benjamin dans un souffle.
- Notre Père est mort…
La réponse de Melvik n’était guère plus qu’un murmure, comme si prononcer ces mots allait entériner les faits.
- Alors Plume avait raison…
- Cette bête de malheur ! grinça Melvik. C’est elle qui t’a prévenu ?
Puis il parut prendre conscience de son comportement et se reprit. Il essuya les larmes qui perlaient à ses yeux et invita son frère à entrer. Alors que Benjamin s’avançait dans la chambre pour contempler la dépouille de son père, Melvik continua à parler :
- Il m’a fait appeler cette nuit… Nous nous étions quittés avec des termes assez violents plus tôt dans la soirée, et je crois qu’il voulait mettre les choses au point. Nous avons parlé longtemps, et je voyais bien qu’il se sentait mal, il toussait de plus en plus et j’avais l’impression qu’il divaguait… Il répétait sans cesse les mêmes choses, il voulait absolument que je lui donne ma promesse de protéger le royaume. C’est idiot, je lui ai rappelé que j’avais déjà fait cette promesse, lors de la fête pour mes dix-huit ans, mais il n’arrêtait pas d’insister et d’insister encore… J’ai essayé de le convaincre de dormir, je lui ai dit que nous parlerions de tout ça demain, mais il n’a pas voulu m’écouter, et…
La voix de Melvik grimpa dans les aigus et dérapa soudainement.
- …et il est mort, compléta amèrement Benjamin.
Il ne pouvait détacher ses yeux du roi. On aurait presque pu croire qu’il dormait. Mais il n’était plus. Dans un brutal face-à-face avec la réalité, le jeune prince se rendit compte de ce que cela signifiait, et il fondit en larmes devant le corps inerte de son père.
28 mars 2007
Le gambit du Cavalier.
Il se jouait de la mort à chaque instant, le sourire aux lèvres. Aussi insaisissable que le vent, il ne s’effaçait devant la lame qu’à la dernière seconde, pour mieux frapper ensuite. Chacun de ses gestes étaient la grâce même, mesurés du début à la fin. Il parait les attaques, ripostait aussitôt, se coulait dans chaque faille offerte par son adversaire, comme si c’était la chose la plus naturelle du monde. On eût dit un jongleur au sommet de son art : d’un côté la vie, de l’autre la mort, et il s’ingéniait à entrelacer les deux fils, à les faire se croiser et se recroiser sans jamais qu’aucun nœud ne se forme. Son épée, qui semblait être le prolongement de son corps, dansait et virevoltait sans cesse.
L’acier se contentait d’effleurer la peau de son opposant, mais chacun savait qu’il aurait pu faire bien plus. Il aurait pu le tuer sur-le-champ, s’il l’avait voulu. Mais il retenait ses coups. Il était juste, non cruel. Il était vif comme le tigre, aussi majestueux qu’un lion, et plus mortel que la vipère. Il était beau, à sa manière, et il y avait quelque chose de tranchant dans la manière dont il tournait la tête ; il n’avait pas laissé couper les boucles magnifiques de sa chevelure : elles incendiaient tout son dos. Il était le meilleur des Cavaliers.
- Il suffit.
Il y eut un éclair d’acier et sa lame s’arrêta sur la gorge de son adversaire.
- Reconnaissez que je vous suis supérieur, et votre vie ne s‘arrêtera pas là.
Le jeune homme rougit violemment, puis articula à contre-cœur.
- Je le reconnais.
Le Cavalier eut un hochement de tête approbateur et rengaina son arme.
- L’affaire est close, lança-t-il aux nombreuses personnes qui étaient venues assister au duel. Que tous en soient témoins.
Puis il tourna les talons et s’éloigna. La dague fendit l’air en sifflant. Il fit immédiatement volte-face, formant le Signe de l’Héliotrope d‘une main, et l‘arme fut stoppée net. Elle resta suspendue devant lui jusqu’à ce qu’il la saisisse tranquillement. Il parcourut la foule du regard jusqu’à ce que ses yeux s’arrêtent aux côtés du vaincu.
- Elle est à vous, non ? s’enquit-il très poliment.
L’interpellé hocha lentement la tête, la rage le disputant à la peur dans ses prunelles.
- Alors il serait juste que je vous la rende.
L’acier se ficha dans la jambe droite du noble, qui s’écroula avec un cri de souffrance. Son hurlement fit écho au murmure des spectateurs commentant la rapidité du Cavalier. Personne ne l’avait vu faire le moindre geste. Le Cavalier eut un léger soupir et s’éloigna, cette fois pour de bon. Il aurait pu choisir de viser le cœur, mais il n’aimait pas tuer inutilement, a fortiori les blancs-becs qui le provoquaient pour prouver leur valeur. Sans compter qu’il n’était pas là pour ça. Non, il avait une tout autre mission, bien plus importante. Le Conseil l’avait envoyé dans la région après avoir constaté une activité anormale du Néant. Oh bien sûr, le Néant ne se tenait jamais véritablement tranquille : à chaque instant, il cherchait à percer la trame de la réalité, pressant sa masse informe sur les contours du ciel, mais cette fois-ci c’était différent. Les mesures effectuées par le Conseil montraient qu’il était tout près d’y parvenir, et le Cavalier avait bien l’intention d’enrayer la menace.
Il savait même par où commencer. Il ressentait des fluctuations dans la réalité qui ne laissaient pas de doutes : il y avait quelque chose au nord, peut-être le début d’une brèche. A cette idée, il ne put retenir un sourire. Si c’était le cas, il lui faudrait la refermer. Il avait déjà effectué cette opération une fois et en gardait un souvenir inoubliable. Il siffla son cheval, l’enfourcha, et partit en direction du Nord. Il chevaucha toute la journée sans rencontrer âme qui vive. Il faut dire qu’il s’enfonçait dans les profondeurs de la forêt, et plus il approchait du but, plus il devait lutter contre une sensation de nausée qui ne faisait qu‘empirer. Sans son entraînement à résister aux effets du Néant, il se serait déjà écroulée depuis longtemps. Il dût abandonner sa monture peu avant la tombée de la nuit : la pauvre bête était bien trop effrayée pour continuer.
Il parvint à la clairière alors que la lune se levait. Le chœur de voix féminines qu’il entendait depuis un bon moment l’avait déjà renseigné sur ce qu’il allait y trouver ; contempler le cercle de silhouettes toutes vêtues de robes grises ne fit que confirmer ses soupçons. Les Sœurs du Néant. Il pensait pourtant avoir éliminé cette maudite secte lors de son dernier passage dans la région. Tendant l’oreille, il écouta quelques instants les paroles de la prêtresse. La langue lui était inconnue, mais il ne faisait aucun doute qu’elle invitait le Néant à s’abattre sur le monde : à chaque syllabe, la sensation de Chaos se faisait grandissante.
Le Cavalier ferma les paupières, le temps de consolider son bouclier mental, puis s’avança dans la clairière. Les femmes vêtues de noir continuèrent à chanter sans lui accorder un regard. Il s’avança jusqu’au centre du pentacle, remarquant au passage qu’il était tracé dans le sang, luttant contre la nausée qui l’envahissait. L’odeur âcre qui accompagnait le Néant le prit à la gorge. La prêtresse termina son invocation et fixa sur lui ses deux yeux emplis de ténèbres.
- C’est trop tard, homme. Il arrive, et rien ni personne ne pourra l’arrêter.
Je ne suis ni rien ni personne, faillit répondre le Cavalier, mais il se contenta de demander :
- Qui arrive ?
- Le Seigneur du chaos ! répliqua la femme, puis elle s’effondra, évanouie ou morte.
Le Cavalier penchait pour la seconde solution : il savait trop bien combien un tel rituel exigeait de son initiateur. Le tremblement de terre le surprit, et il trébucha, non à cause de l’instabilité du sol mais parce que l’odeur qui l’assaillit soudain était littéralement suffocante. Relevant la tête, il en identifia immédiatement son origine. Devant lui se tenait une fenêtre ouverte sur le Néant. Il détourna le regard, aveuglé par la blancheur qui en émanait.
Il fit appel à sa propre magie et le signe du Caldron libéra l’air de la puanteur qui l’imprégnait. A nouveau capable de respirer normalement, il se redressa tout en dégainant son épée, prêt à tout. Sauf à ce qui l’attendait. Il avait côtoyé beaucoup de démons au cours de sa carrière et pourtant ce qu’il vit le laissa sans voix. Fixant la créature, il essaya de ne pas laisser paraître son trouble. Il était grand, bien plus grand que tous ceux qu’il avait déjà affronté, et de forme humaine - ce qui était rare chez ceux du Chaos. Son aura le désignait comme extrêmement dangereux, sans parler de ses griffes noires comme la nuit qui ornaient l’extrémité de ses mains.
Sa peau avait la couleur du rubis et le Cavalier eut l’intuition que son épée ne ferait que l’érafler, quelque soit la force de ses coups. Ses yeux rouges scrutait le Cavalier avec calme, et lorsqu’il parla, sa voix évoqua deux montagnes s’entrechoquant l’une l’autre :
- Pour fêter ma venue en ce monde, je vais t’offrir une faveur, humain.
- Ha oui, laquelle ? s’enquit le Cavalier.
- Je vais te laisser choisir de quelle manière tu veux mourir.
- C’est vrai ? s’amusa le Cavalier en levant un sourcil. Je peux vraiment choisir ?
Le démon répondit par un lent hochement de tête.
- Dans ce cas, j’aimerais mourir de vieillesse.
La créature laissa échapper un rire et répliqua :
- Tu es brave, humain, mais tu ne peux rien contre moi. Je suis un dieu ! Je suis immortel.
- Enfin un défi à ma mesure, s’enthousiasma le Cavalier en raffermissant sa prise sur la garde de son épée.
D’un bond, il se porta à la rencontre du démon. Sa lame fut arrêtée net par les griffes noires qui s’étaient subitement allongées d’une vingtaine de centimètres.
- Joli gadget, apprécia le Cavalier en commençant à tourner autour de la bête, cherchant une ouverture.
- Regarde-les bien, pendant que tu le peux encore, ricana le démon.
A peine avait-il fini de prononcer ces mots qu’il se lançait dans une série d’attaques fulgurantes que le Cavalier para de justesse. Il devait mobiliser toutes ses ressources pour tenir face à son adversaire. Tout autre que lui aurait été proprement embroché. Le Seigneur du Chaos possédait une force phénoménale, si bien qu’à chaque fois que leurs armes s’entrechoquaient, le Cavalier avait l’impression que son épée allait lui échapper des mains.
Seulement, le démon n’était pas aussi invincible qu’il le prétendait. Le Cavalier avait repéré une faille dans sa défense quand il se fendait ; il ne lui restait plus qu’à l’exploiter. Au sortir d’une passe, il tenta sa chance. Alors que les griffes mortelles arrivaient vers lui, il se glissa sous la garde du monstre d’une torsion du buste, et ficha sa lame au seul endroit non protégé. Le cou du démon.
Au même instant, une douleur cruelle explosa dans son ventre. Les griffes de la créature ne l’avaient pas raté. Quelques secondes passèrent, durant lesquelles les adversaires s’observèrent. Le Cavalier adressa un sourire teinté de souffrance au Seigneur du chaos.
- Tu devrais être mort ! gronda ce dernier.
- Toi aussi, fit remarquer le Cavalier avec le plus grand calme.
- Je ne peux pas mourir, rappela le démon.
- Moi non plus, avoua le Cavalier en souriant de plus belle. Nous sommes tous les deux immortels. Voilà qui est embêtant.
Le démon lui feula au visage, sans toutefois retirer ses griffes de son ventre. Le Cavalier baissa les yeux… et s’aperçut que leur combat les avait ramené au centre du pentacle. Il prit sa décision en un instant. Le sort pour se rendre dans le Néant était beaucoup plus simple et exigeait bien moins d’énergie que celui pour en sortir. S’il s’en souvenait bien…
- Et si on rentrait à la maison ? fit le Cavalier en regardant le démon.
Il prononça les trois mots de pouvoir alors que la créature tentait de se dégager, comprenant quelle était son intention. A l’instant où le démon retirait ses griffes, ils se retrouvèrent dans le Néant, entourés de l‘immuable blancheur. Le Cavalier ramena son épée à lui et s’inclina devant la bête, qui poussa un hurlement de rage.
- Te rends-tu compte de que tu as fait ? s’écria-t-elle. Nous resterons à jamais coincés ici !
- Je sais, répliqua le Cavalier. S’évader du Néant requiert une préparation de quelques siècles, et une invocation dans l’autre monde… pour les démons. Navré d’avoir tout fait rater. Vraiment.
- Tu ne pourras pas survivre ici, feula le démon. Ce monde n’est pas le tien !
Le Cavalier lui retourna un regard amusé en guide de réponse.
- Tu penses vraiment qu’un simple mortel aurait survécu à une plongée dans le Néant ?
Le démon eut l’air perplexe.
- Que veux-tu dire ?
- Hé bien… si je n’étais qu’un Humain, je serais actuellement en train de me tordre de douleur… ou bien je serais déjà mort, dissous par le Chaos.
Le démon plissa les yeux.
- Qui es-tu, alors ?
Le Cavalier rengaina son épée, puis promena son regard autour de lui, avant de répondre :
- J’avais oublié à quel point tout était calme par ici…
- Qui es-tu ? répéta le démon d’une voix plus grave. Un ancien Seigneur du Chaos ? Un Déchu ?
- Moi ? Oh, non non… est-ce que j’ai vraiment l’air d’un ancien Seigneur du Chaos ? fit le Cavalier avec une grimace. Non, je suis plus… polyvalent. Une sorte d’hybride, si tu préfères. Bon, je vois que tu ne comprends toujours pas, poursuivit-il alors que le démon fronçait les sourcils. Dis-moi… tu connais le nom du Gardien de l’Equilibre ?
- Bien sûr, répliqua le démon. Il s’appelle Kalagan.
- Voilà, c’est ça, confirma joyeusement le Cavalier.
Comme le démon ne réagissait pas, il ajouta : - Enchanté de faire ta connaissance.
- Tu veux dire que… s’étrangla finalement le Seigneur du Chaos.
- Aucun monde n’est inaccessible au Gardien, fit simplement le Cavalier. Et je sens que celui-ci va me plaire. Sur ces mots, le Cavalier salua le démon et lui tourna le dos, s'éloignant dans la blancheur du Néant. Le hurlement de rage du Seigneur du Chaos le rattrapa :
- Ce n'est pas ton monde, humain ! Tu ne pourras pas survivre ici ! Tu n'as pas idée des dangers qui t'attendent !
Le Cavalier eut un bref éclat de rire. Il n'était pas inquiet. Il se jouerait de la mort, le sourire aux lèvres. Comme il l'avait toujours fait.